Une dirigeante explique qu’elle veut déléguer davantage. Elle connaît les arguments, a suivi des formations, sait même quelles tâches confier à son équipe. Pourtant, chaque fois qu’elle essaie, elle reprend le travail de ses collaborateurs.
Après plusieurs minutes, elle lâche : « Si je retire ma main, tout tombe. »
Le coach pourrait demander quelles preuves elle possède, quels processus sécuriser, quel calendrier adopter. Ces questions auront leur place. Mais il peut aussi s’arrêter sur cette phrase : « Qu’est-ce que vous tenez dans votre main ? »
La dirigeante réfléchit. Ce n’est plus seulement son équipe qu’elle décrit. C’est la réputation de son père, qui a fondé l’entreprise. C’est la confiance de ses frères et sœurs. C’est la peur de devenir celle qui aura « laissé tomber » ce que la famille a construit.
Une image vient de rendre visible ce qu’un discours sur la délégation laissait dans l’ombre.
Faut-il en conclure que les symboles sont plus puissants que les mots pour coacher en Afrique ? La question mérite mieux qu’un oui enthousiaste. Elle touche à notre manière d’écouter, mais aussi à une tentation bien réelle : croire qu’il suffirait d’apporter un baobab, une calebasse ou un proverbe dans une séance pour pratiquer un coaching adapté au continent.
Quand l’image dit ce que le vocabulaire professionnel contourne
Dans certains milieux professionnels, on parle aisément de performance, de responsabilités ou de gestion du changement. On dispose de moins de mots, ou de moins de liberté, pour évoquer la honte, la loyauté familiale, la peur de décevoir un aîné ou le poids d’une dette morale.
Un client peut dire : « Je suis coincé entre deux chaises. » Une autre : « Je porte tout le monde. » Un troisième : « On m’a donné le fauteuil, mais pas la place. »
Ces phrases ne sont pas des ornements. Elles indiquent parfois où se situe le problème vécu. Le fauteuil peut désigner un poste, mais aussi une légitimité que le titre officiel ne suffit pas à donner. « Porter tout le monde » peut parler de surcharge, mais également de l’idée qu’abandonner une responsabilité serait abandonner des personnes.
Le travail du coach commence alors par une curiosité simple : que signifie cette image pour la personne qui l’a choisie ?
Des recherches qualitatives sur les métaphores en coaching montrent leur intérêt pour explorer la manière dont des clients comprennent leur expérience et leur identité. Elles invitent à prendre ces formulations au sérieux, sans promettre qu’une image produira à elle seule une transformation.
Cette prudence compte. Une métaphore peut ouvrir une conversation. Elle peut aussi devenir une jolie phrase que personne n’ose questionner.
Le symbole ne possède pas un sens africain universel
Imaginons qu’un coach propose à son client l’image d’un arbre. Pour lui, cet arbre évoque les racines, la stabilité, la communauté. Le client, lui, pense au champ familial qu’il a dû cultiver au lieu de poursuivre ses études. Ou à l’arbre sous lequel se tenaient des réunions où sa parole ne comptait pas.
Qui a raison ? La question n’a aucun intérêt pour la séance. Ce qui compte, c’est l’expérience du client.
Nous parlons souvent des « symboles africains » comme si un même répertoire pouvait être utilisé de Dakar à Kinshasa, d’Abidjan à Antananarivo. Les histoires, les langues, les appartenances religieuses, les générations et les parcours personnels rendent cette idée fragile. Même lorsqu’un symbole appartient à une tradition identifiable, il s’inscrit dans un contexte précis. Les Adinkra, par exemple, sont liés à des formes de pensée et d’expression akan ; ils ne constituent pas un alphabet universel de l’intériorité africaine.
Il y a là une petite provocation pour notre profession : un coach peut afficher une grande sensibilité culturelle et, dans le même mouvement, plaquer sur son client sa propre vision de la culture.
« Chez nous, le baobab représente la sagesse » peut être une information intéressante. Ce n’est pas une interprétation autorisée de ce que vit la personne assise en face de nous.
Une question fait souvent davantage avancer la séance : « Quand vous parlez de cet arbre, qu’est-ce qui vous vient à l’esprit ? »
Les mots aussi sont des symboles
Opposer les images aux mots conduit d’ailleurs à une impasse. « Porter sa famille », « perdre la face », « trouver sa place », « couper le cordon » : notre langage ordinaire est rempli d’images. Dans plusieurs langues parlées sur le continent, proverbes et expressions condensent également des rapports au temps, à l’autorité, à la solidarité ou au conflit.
Le coach n’a donc pas besoin de transformer chaque séance en atelier de dessin. Il peut déjà écouter autrement les mots employés par le client.
Prenons une personne qui dit : « Depuis ma promotion, je marche sur des œufs. » Le coach pourrait traduire : « Vous manquez de confiance. » Peut-être. Mais cette reformulation efface quelque chose. Où sont ces œufs ? Qui risque de les casser ? Que se passerait-il s’ils étaient cassés ? À qui appartiennent-ils ?
Certaines questions paraîtront étranges si on les enchaîne mécaniquement. Posées avec tact, elles peuvent aider le client à préciser une situation que « manque de confiance » résume trop vite.
Le référentiel ICF reconnaît d’ailleurs la métaphore et l’analogie parmi les moyens susceptibles de susciter des prises de conscience. Il insiste aussi sur l’écoute des mots du client et de leur contexte. Cette place donnée aux images ne dispense pas le coach de vérifier ce qu’elles signifient pour la personne.
Une image peut rendre les liens visibles
L’intérêt d’un symbole devient particulièrement concret lorsque la décision d’une personne engage d’autres personnes.
Un entrepreneur souhaite quitter l’activité familiale pour créer la sienne. Il se présente comme quelqu’un qui « n’arrive pas à se décider ». Sur une feuille, il dessine deux cercles. Dans le premier, il place l’entreprise actuelle, son oncle et les salariés qui le connaissent depuis l’enfance. Dans le second, il dessine son projet. Puis il ajoute, entre les deux, sa mère.
Le dessin ne décide rien à sa place. Il fait apparaître une question qu’il n’avait pas formulée : quitter l’entreprise, pour lui, risque aussi de ressembler à une prise de distance avec sa mère.
Le coach peut alors demander : « De quoi votre mère aurait-elle besoin pour comprendre votre choix ? » Ou encore : « Qu’aimeriez-vous pouvoir lui dire, même si elle n’est pas d’accord ? »
Dans cet exemple fictif, la feuille sert à distinguer des relations que l’expression « choix de carrière » regroupait. Elle aide à préparer une conversation réelle. C’est là que le symbole devient utile : quand il permet de voir plus clairement ce qui se joue et d’envisager un acte possible.
En coaching d’équipe, placer des objets pour représenter un projet, une direction ou un conflit peut produire le même effet. Mais la vigilance doit être plus grande. Qui choisit l’image ? Qui a le droit d’en contester le sens ? Le stagiaire peut-il dire que le « grand arbre protecteur » choisi par le directeur lui fait plutôt de l’ombre ?
Une image collective peut ouvrir la parole. Elle peut aussi donner une forme séduisante à la version du plus puissant.
Le danger du coach qui « sait lire » les symboles
Le goût des symboles peut flatter le coach. Il sort des cartes illustrées, invite à choisir un objet, demande de dessiner une maison. Puis il annonce : « Vous avez mis une porte fermée, cela montre votre résistance au changement. »
Comment le sait-il ?
Une porte fermée peut représenter une frontière nécessaire, un lieu de repos, une protection, une colère, une invitation à frapper avant d’entrer. Le client est le mieux placé pour dire ce que cette porte évoque. Et il peut ne pas le savoir immédiatement.
Le coach gagne à résister au plaisir d’avoir trouvé la clé. Une intervention plus honnête serait : « Je remarque que vous avez dessiné une porte. Quelle place a-t-elle dans ce que vous racontez ? » Si la personne répond « aucune, je dessine toujours des portes », il faut pouvoir accueillir cette réponse sans insister.
Cette retenue protège le client. Elle protège aussi le coaching d’une confusion avec la divination, le diagnostic improvisé ou l’interprétation psychologique présentée comme une vérité.
Les symboles religieux ou spirituels demandent une attention particulière. Une Bible, un chapelet, une amulette, une tenue, une photo d’ancêtre ou un objet rituel peuvent porter une signification intime, collective ou sacrée. Le coach peut accueillir ce que le client souhaite en dire. Il n’a aucune raison de manipuler ces objets, de les introduire dans une séance ou de leur attribuer une portée spirituelle sans invitation explicite.
Parfois, le symbole sert à éviter la vraie conversation
Il existe un autre risque, moins spectaculaire. Le client trouve une image forte. Le coach la trouve belle. Tous deux ont l’impression d’avoir avancé.
« Je suis un oiseau en cage », dit une cadre. La séance explore longuement l’oiseau, ses ailes, la cage et le ciel. Elle repart touchée par l’échange. Pourtant, elle n’a toujours pas nommé la décision qui l’attend : refuser une nouvelle responsabilité, négocier ses conditions ou quitter son poste.
L’image mérite d’être explorée. Elle mérite aussi d’être reliée à la situation.
« Dans votre travail aujourd’hui, qu’est-ce qui fait cage ? »
« Quelle possibilité existe réellement cette semaine ? »
« Que risquez-vous si vous l’essayez ? »
« De quel soutien auriez-vous besoin ? »
Ce retour au concret ne casse pas la poésie. Il vérifie si la prise de conscience aide la personne à exercer un choix.
Inversement, certains clients ne veulent pas passer par des images. Ils préfèrent examiner un budget, une conversation à préparer ou une décision à prendre. Le coach n’a pas à leur expliquer qu’ils seraient coupés d’une manière « africaine » de réfléchir. Respecter le contexte d’un client comprend aussi le respect de sa façon de penser.
Comment travailler avec les symboles sans confisquer leur sens ?
Quelques gestes peuvent changer la qualité d’une séance.
D’abord, partir de ce qui apparaît déjà. Si le client dit « je suis au carrefour », le coach peut demander ce qu’il voit à ce carrefour. Il n’a pas besoin de sortir immédiatement un jeu de cartes ou un objet traditionnel.
Ensuite, proposer sans imposer. « Est-ce que représenter cette situation sur une feuille vous aiderait ? » est une invitation. « Dessinez votre famille pour comprendre votre blocage » présume à la fois de la méthode et du problème.
Puis laisser plusieurs sens coexister. Une calebasse peut contenir, nourrir, être vide, être fragile ou rappeler une personne disparue. Le client peut changer d’interprétation pendant la séance. Ce déplacement est parfois plus intéressant qu’une signification arrêtée dès les premières minutes.
Enfin, revenir aux conséquences pratiques. Si le client déplace l’objet qui le représente plus près de son équipe, qu’est-ce que cela lui apprend ? Quelle conversation pourrait traduire ce mouvement ? Que veut-il tenter, à son rythme ?
Aucune de ces étapes ne demande au coach d’être spécialiste de tous les symboles du continent. Elles demandent une compétence plus exigeante : rester présent à la manière singulière dont une personne construit du sens.
Ce que nos écoles de coaching devraient enseigner
Former des coachs pour l’Afrique francophone ne consiste pas à constituer un catalogue de proverbes et d’images « locales ». Un tel catalogue peut nourrir la curiosité culturelle. Il devient problématique s’il fournit des interprétations prêtes à servir.
Il serait plus fécond d’entraîner les coachs à remarquer les images qui surgissent dans la parole, à poser des questions qui ne suggèrent pas la réponse et à reconnaître leurs propres associations. Un coach qui a grandi en ville, un autre dans un milieu rural, une coach de la diaspora et un client d’une autre génération ne verront pas nécessairement la même chose dans un même objet. Cette différence mérite d’être travaillée en formation et en supervision.
Il faut aussi apprendre à supporter qu’une séance reste simple. Aucun symbole spectaculaire n’est nécessaire pour qu’une personne comprenne pourquoi elle n’ose pas dire non à son supérieur ou comment annoncer un choix à sa famille.
Le coaching gagne en pertinence culturelle lorsque le coach renonce à jouer l’expert de ce que le client « devrait » ressentir au nom de ses origines. Cette exigence vaut pour les méthodes importées comme pour les méthodes présentées comme africaines.
Alors, les symboles sont-ils plus puissants que les mots ?
Parfois, une image ouvre une porte que des questions répétées laissaient fermée. Elle donne une forme à une loyauté, à une peur ou à une possibilité encore difficiles à nommer. Dans une séance où plusieurs langues, plusieurs générations ou plusieurs appartenances se croisent, cela peut avoir une force particulière.
Mais la puissance d’un symbole ne réside pas dans son apparence traditionnelle ni dans l’habileté du coach à le commenter. Elle naît du sens que le client peut y reconnaître, discuter, modifier ou refuser.
La dirigeante qui disait « si je retire ma main, tout tombe » n’a pas besoin qu’on lui explique ce que représente sa main. Elle a besoin d’un espace où elle puisse examiner ce qu’elle tient réellement, ce qu’elle imagine tenir, et ce qui pourrait continuer à vivre si elle desserrait les doigts.
C’est peut-être la meilleure réponse à notre question : en coaching, un symbole devient puissant lorsqu’il rend la parole plus juste et le choix plus libre.
Deux questions de terrain
Un symbole a-t-il le même sens pour tous les clients africains ?
Non. Son sens dépend de l’histoire, de la langue et de l’expérience de la personne. Le coach peut demander ce que l’image évoque au client et accueillir une réponse inattendue.
Comment savoir si une image a vraiment aidé la séance ?
Elle devient utile si le client comprend mieux sa situation et peut envisager un choix ou une conversation concrète. Une image marquante ne suffit pas à démontrer qu’il a avancé.
Pour poursuivre la réflexion
- Comment coacher dans une langue qui traduit correctement la réalité profonde du coaché ? : les nuances que la langue permet de dire.
- Les huit compétences ICF sont-elles suffisantes pour coacher efficacement en Afrique ? : la place des métaphores dans le référentiel ICF.
