Le client peut parler un français impeccable et chercher encore les mots qui disent ce qu’il vit.
La séance se déroule en français. Une dirigeante raconte un conflit avec son associé. Elle est précise sur les chiffres, les décisions et les dates. Le coach comprend les faits. Puis elle s’arrête au milieu d’une phrase.
« En français, je dirais que je suis déçue. Mais ce n’est pas vraiment ça. »
Elle prononce alors une expression dans une autre langue. Le coach ne la connaît pas. Elle essaie de l’expliquer. Il y a de la déception, dit-elle, mais aussi le sentiment qu’un lien ancien a été abîmé. Elle pensait qu’ils avaient une obligation l’un envers l’autre. Ce que son associé a fait ne se résume pas à une mauvaise décision.
Le coach aurait pu retenir « déception » et passer à la question suivante. Ils auraient continué à parler. Ils auraient peut-être travaillé sur le mauvais problème.
Comment coacher dans une langue qui permet au client de dire sa réalité profonde ? La question se pose souvent dans des parcours où le français est la langue du travail, sans être la seule langue de la pensée, de la famille ou des relations proches.
La réponse ne consiste pas à retrouver une langue « véritable » cachée derrière toutes les autres. Une personne peut penser avec plusieurs langues. Elle peut choisir des mots différents selon ce qu’elle raconte et selon celui à qui elle s’adresse. Le travail du coach est de lui laisser cet espace, puis de vérifier ce qu’il comprend.
Une langue commune ne garantit pas un sens commun
Deux personnes peuvent conduire toute une séance en français et se méprendre sur un mot central.
« Je dois respecter mon père », dit un client. Le coach entend peut-être qu’il lui faut accepter l’avis paternel. Le client veut peut-être dire qu’il souhaite lui annoncer sa décision en personne, avec soin, même s’il sait qu’elle sera contestée.
« Je veux être libre », dit une autre cliente. Parle-t-elle de quitter une entreprise ? De pouvoir y travailler sans devoir solliciter son supérieur à chaque étape ? Ou de disposer de son revenu sans devoir justifier toutes ses dépenses ?
Le coach peut demander : « Quand vous dites respecter, qu’est-ce que cela vous demande concrètement ? » Ou : « À quoi reconnaîtriez-vous cette liberté dans une journée ordinaire ? »
Ces questions semblent simples. Elles évitent pourtant de construire une séance entière sur une définition que le coach a apportée lui-même.
Une étude qualitative publiée dans l’International Journal of Evidence Based Coaching and Mentoring a exploré les mots employés par des coachs et leurs clients au fil d’accompagnements. À partir de douze entretiens rétrospectifs, ses auteurs montrent que le langage du coach peut influencer celui du client. L’étude est exploratoire. Elle invite à prendre au sérieux cette influence, sans prétendre que chaque changement de vocabulaire prouve un changement profond.
Quand le coach propose un mot, il offre parfois une possibilité nouvelle au client. Il peut aussi, sans s’en apercevoir, remplacer les mots du client par les siens.
Le français peut être la bonne langue pour une partie de la séance
Il serait tentant d’affirmer que la langue apprise en famille révèle toujours une expérience plus profonde. Ce serait une autre simplification.
Une entrepreneure peut préférer le français pour réfléchir à un contrat. Elle y a appris le droit, la comptabilité et le vocabulaire de son activité. Elle peut passer à une autre langue lorsqu’elle parle de sa mère. Elle peut aussi choisir le français pour évoquer un conflit intime, précisément parce qu’il lui donne la distance dont elle a besoin.
Une recherche sur le multilinguisme et les émotions en Afrique du Sud montre cette complexité. Les chercheurs constatent une place importante de la première langue dans certains usages émotionnels. Ils observent aussi que l’anglais est largement utilisé pour exprimer des émotions dans des domaines moins intimes. Leurs résultats ne permettent pas de désigner une seule « langue du cœur » pour chaque personne.
Le coach n’a donc pas à faire sortir le client du français pour atteindre ce qui serait plus authentique. Il peut lui demander : « Dans quelle langue cette situation vous vient-elle le plus facilement ? » Et accepter que la réponse change selon le sujet.
La langue de la séance peut être un choix souple. Ce qui compte, c’est que le client puisse s’en servir pour penser, nuancer et corriger ce que le coach a compris.
Le moment où le client change de langue mérite de l’attention
Un client explique son projet en français depuis vingt minutes. Puis, pour rapporter les paroles de sa grand-mère, il reprend exactement les mots qu’elle a employés dans une autre langue.
Le coach peut demander ce que ces mots signifient pour lui. Mais il doit se garder d’une conclusion trop rapide : le changement de langue n’annonce pas toujours une révélation. Le client cite peut-être simplement une phrase dont il se souvient ainsi.
Dans une autre séance, une dirigeante parle de son entreprise en français, puis passe à une autre langue pour décrire ce qu’elle ressent envers un frère qui y travaille. Le déplacement peut être important. Il peut aussi être habituel pour elle. Le coach n’en saura davantage qu’en l’interrogeant avec tact : « Vous venez de changer de langue. Est-ce que ces mots disent quelque chose que le français disait moins bien pour vous ? »
La cliente peut répondre oui. Elle peut répondre non. Dans les deux cas, le coach a évité d’attribuer lui-même une signification à son choix.
Le plus utile est parfois de laisser d’abord la phrase exister, sans réclamer aussitôt une traduction parfaite. Le client peut poursuivre son récit, puis revenir sur le mot s’il le souhaite. Le rythme compte autant que la question.
Traduire un mot peut demander de raconter une relation
Certains mots prennent leur sens dans une histoire. Une traduction rapide les réduit à un équivalent français qui paraît clair, mais ne suffit pas.
Dans une étude menée auprès de femmes d’une région du Mali, des chercheurs ont examiné plusieurs expressions en bambara utilisées pour décrire des inquiétudes et des formes de souffrance. Leurs sens dépendaient des situations vécues et des relations dans lesquelles elles survenaient. Les auteurs soulignent aussi les limites de la traduction de leurs données et de toute généralisation à d’autres régions du Mali. Leur recherche concerne la santé et non le coaching. Elle offre une leçon de méthode : un mot prend parfois son sens dans le récit de celui qui l’emploie.
Le coach peut donc demander : « Qui utilise cette expression autour de vous ? » « Dans quelle situation l’emploieriez-vous ? » « Que manquerait-on si on la traduisait simplement par colère ? »
Il ne cherche pas à devenir expert de la langue du client en quelques minutes. Il aide le client à préciser ce qu’il veut faire entendre dans cette séance.
La nuance est importante. Le coach peut découvrir que le terme touche à une dette familiale, à une forme de honte ou à la perte d’une confiance. Cette découverte appartient au client. Le coach ne doit pas présenter sa propre interprétation comme le sens officiel du mot.
Les mots professionnels aussi demandent une traduction
Le problème ne concerne pas seulement les langues parlées à la maison. Le coaching possède son vocabulaire : « autonomie », « alignement », « posture », « croyances », « passage à l’action ».
Ces mots peuvent être utiles entre professionnels. Dans une séance, ils peuvent devenir des raccourcis.
« Que signifie être aligné pour vous ? » demande un coach. Le client pourrait répondre par politesse, sans être certain de ce qu’on lui demande. Une question plus proche de son récit serait peut-être : « Vous dites que vous acceptez ces missions, puis que vous les regrettez. Qu’aimeriez-vous comprendre dans ce décalage ? »
Le coach doit parfois traduire son propre métier en langage ordinaire.
Il peut également prêter attention aux mots de l’entreprise du client. Une cadre dit : « On attend de moi que je sois plus visible. » Est-ce une demande de prendre davantage la parole en comité ? De mieux faire connaître le travail de son équipe ? Ou une formule employée pour lui reprocher de ne pas ressembler aux autres dirigeants ?
Avant de travailler sur sa « visibilité », il faut savoir ce que ce mot produit dans son organisation et ce qu’elle souhaite en faire.
Comprendre la langue ne suffit pas à comprendre le monde du client
Un coach et son client peuvent partager plusieurs langues et rester éloignés par leurs expériences. Ils peuvent aussi ne partager que le français et construire une compréhension solide.
Parler la langue du client offre des possibilités. On entend plus directement ses nuances et ses hésitations. On peut suivre certains jeux de mots ou références. Cela ne donne pas accès, par magie, au sens qu’il attribue à sa famille, à sa foi ou à son travail.
À l’inverse, un coach qui ne parle pas une autre langue utilisée par son client peut tout de même poser des questions honnêtes. Il doit reconnaître ce qu’il n’a pas compris. Il peut demander au client de conserver un mot dans sa langue et de lui en expliquer les différents usages. Il peut vérifier régulièrement : « Est-ce que ma reformulation reste fidèle à ce que vous vouliez dire ? »
Le référentiel ICF actualisé en 2025 demande au coach de respecter le langage du client et d’adapter son approche. Il lui demande aussi d’écouter les mots, le ton et ce qui n’est pas dit, en tenant compte du contexte de la personne. Ces compétences prennent ici une forme concrète : renoncer à faire semblant de comprendre.
Un « je ne suis pas sûr d’avoir saisi » peut faire avancer une séance davantage qu’une reformulation élégante mais inexacte.
Peut-on travailler avec un interprète ?
Parfois, le client souhaite conduire la séance dans une langue que le coach ne maîtrise pas suffisamment. La question d’un interprète peut alors se poser.
Avant d’accepter, il faut considérer ce que la présence d’une troisième personne change. Le client sera-t-il libre de parler devant elle ? L’interprète connaît-il sa famille, son entreprise ou son secteur professionnel ? Comment la confidentialité sera-t-elle assurée ? Traduira-t-il les propos aussi précisément que possible, même lorsqu’ils sont hésitants ou contradictoires ?
Une recherche qualitative menée dans le champ de la psychothérapie, auprès de patients, de praticiens et d’interprètes, souligne le rôle de la confiance, de la précision de l’interprétation et d’un accord clair sur la confidentialité. Le coaching est un autre métier. Mais ces questions relationnelles méritent la même attention lorsque trois personnes participent à une conversation personnelle.
Le recours spontané à un collaborateur bilingue peut sembler pratique dans un coaching financé par l’entreprise. Il peut aussi empêcher le client de parler librement de cette entreprise. Un proche peut faciliter la communication et avoir lui-même un intérêt dans la décision travaillée.
Dans certains cas, le meilleur choix sera un coach qui maîtrise la langue souhaitée. Dans d’autres, un interprète professionnel accepté par le client pourra convenir. Il faut prendre cette décision avec lui, avant d’ouvrir les sujets sensibles.
Une application de traduction règle-t-elle le problème ?
Un outil peut aider à vérifier le sens courant d’un mot. Il peut servir au client à proposer une première traduction. Il ne peut pas décider seul de ce que signifiait une phrase dans une famille ou dans une relation de travail.
Il faut aussi se demander ce qui arrive aux paroles enregistrées ou saisies. Une séance peut contenir des informations sur la santé, des proches, des conflits professionnels ou des décisions d’entreprise. Avant d’utiliser une application, le coach doit comprendre où vont ces données et obtenir l’accord approprié du client. Le code de déontologie ICF étend les obligations de confidentialité et de respect de la vie privée aux outils technologiques utilisés dans le coaching.
La traduction automatique peut fournir une aide ponctuelle. Elle ne remplace pas cette vérification décisive : « Est-ce bien ce que vous vouliez dire ? »
Le coach influence aussi les mots que le client emportera
Revenons à la dirigeante et à son associé. Au début de la séance, elle parlait d’une « mauvaise décision ». Après avoir expliqué l’expression qui lui venait dans une autre langue, elle dit : « Ce qui me trouble, c’est qu’il a décidé comme si nos engagements passés ne comptaient plus. »
Son problème a changé de forme. Elle peut maintenant envisager une conversation sur les décisions futures, mais aussi sur ce que chacun croit devoir à l’autre.
Le coach peut l’aider à préparer cette conversation. Il doit veiller à ne pas lui imposer une formule qui sonne bien en séance mais qu’elle n’emploierait jamais devant son associé. « Quelle phrase pourriez-vous lui dire avec vos propres mots ? » est une question plus utile que « Comment allez-vous lui exprimer votre perte de confiance ? » si ce n’est pas ainsi qu’elle comprend la situation.
Le langage du coach peut ouvrir une piste. Celui du client doit garder le dernier mot.
C’est un enjeu pour la formation des coachs en Afrique francophone. Nous pouvons apprendre à écouter et à questionner en français. Nous devons aussi apprendre à travailler avec des clients dont la pensée circule entre plusieurs langues, plusieurs registres et plusieurs façons de raconter une expérience. Cela demande de la pratique, de l’humilité et la capacité d’examiner nos propres reformulations.
Chercher une conversation assez fidèle
Existe-t-il une langue qui traduise correctement la réalité profonde d’une personne ? Peut-être pas sous la forme d’un choix unique et définitif.
Une cliente peut trouver un mot juste en français, puis découvrir une nuance dans une autre langue. Elle peut choisir le langage de son métier pour expliquer un conflit et celui de sa famille pour dire ce qu’il lui coûte. Elle peut aussi préférer garder certains mots pour elle.
Le coach n’a pas pour mission de retrouver une vérité cachée derrière ses phrases. Il peut construire avec elle une conversation dans laquelle elle se reconnaît. Cela suppose de lui demander le sens de ses mots, de vérifier les traductions et de lui laisser corriger les siennes.
Chez Coaching Ways Côte d’Ivoire, nous pensons que cette attention linguistique appartient pleinement à la compétence du coach. Elle ne demande pas de parler toutes les langues. Elle demande de ne jamais traiter une langue partagée comme la preuve que tout a été compris.
Le bon signe, à la fin d’une séance, n’est pas que le client parle comme son coach. C’est qu’il puisse dire : « Oui, voilà ce que je voulais exprimer. Et maintenant, je comprends mieux ce que je veux faire. »
Deux questions de terrain
Faut-il parler la langue familiale du client pour bien le coacher ?
Pas nécessairement. Il faut surtout lui permettre d’expliquer les mots qui comptent pour lui et vérifier que les reformulations du coach restent fidèles à ce qu’il veut dire.
Une traduction littérale suffit-elle à comprendre une expression ?
Elle peut aider, mais une expression tire parfois son sens d’une relation ou d’un événement. Demander dans quelle situation le client l’emploierait peut faire apparaître la nuance manquante.
Pour poursuivre la réflexion
- Parler de ses émotions en coaching : un challenge en Afrique ? : les conditions dans lesquelles une émotion devient dicible.
- Les symboles sont-ils plus puissants que les mots pour coacher en Afrique ? : le rôle des symboles lorsque les mots résistent.
