Quand l’accompagnement promet de donner un sens à tout, il risque de prendre une place qui ne lui appartient pas.
Une femme vient consulter un coach. Elle dirige une équipe, soutient financièrement plusieurs proches et envisage de quitter son emploi. Elle est épuisée. Elle attend une conversation qui l’aide à distinguer ses désirs, ses obligations et ses possibilités réelles.
Le coach l’écoute quelques minutes, puis annonce : « Votre problème, c’est que vous n’êtes pas alignée avec votre mission. » Il lui conseille de couper les liens avec les personnes qui « bloquent son énergie ». Il lui propose ensuite un programme plus long pour « entrer dans sa destinée ».
Cette scène est fictive. Pourtant, les mots sont familiers. Mission. Alignement. Destinée. Transformation. À quel moment le coach a-t-il cessé d’accompagner une réflexion pour commencer à interpréter la vie d’autrui ?
La question dérange : le coach est-il en train de devenir le nouveau pasteur en Afrique ?
Elle mérite mieux qu’une moquerie contre la foi ou qu’une défense automatique du coaching. Un pasteur et un coach peuvent exercer leur rôle avec intégrité. Ils peuvent aussi abuser de la confiance qui leur est accordée. Le sujet est donc moins leur titre que leur rapport au pouvoir.
Une question de fonction, pas de religion
Par « nouveau pasteur », entendons ici une figure à laquelle on demande de révéler le sens d’une épreuve, de nommer une vocation et d’indiquer la bonne décision. La comparaison a ses limites. Elle concerne certaines pratiques d’accompagnement et certaines formes d’autorité pastorale. Elle ne décrit ni tous les coachs, ni tous les pasteurs, ni une réalité uniforme sur un continent entier.
La foi occupe une place importante dans la vie de nombreuses personnes en Afrique. Une enquête internationale du Pew Research Center publiée en 2025 le confirme pour les pays d’Afrique subsaharienne étudiés. Mais le Ghana, le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud ne résument pas l’ensemble du continent. Les traditions chrétiennes, musulmanes et autres ne se vivent pas non plus de la même manière d’un pays à l’autre.
Dans bien des parcours, une décision professionnelle engage davantage que l’individu. Elle touche les revenus du foyer, les attentes des parents, la place dans la communauté et l’avenir des enfants. Celui qui aide à décider entre donc dans une zone intime. Sa parole peut peser lourd, même s’il se présente simplement comme un accompagnateur.
Le risque apparaît lorsque le coach accepte d’être traité comme celui qui sait. Ou lorsqu’il encourage lui-même cette position.
Le même langage de la transformation
Écoutez certains discours publics sur le développement personnel. On y promet de « débloquer » une vie, d’« activer » un potentiel, de « briser » des schémas et d’accéder à une nouvelle version de soi. On y désigne parfois des forces qui empêcheraient la réussite. Puis vient la promesse d’une transformation, à condition de suivre une méthode et celui qui la porte.
Ce vocabulaire n’est pas réservé au coaching. Des travaux sur des mouvements pentecôtistes africains montrent aussi comment aspirations spirituelles, développement personnel et réussite matérielle peuvent se rencontrer. Une étude consacrée au Ghana analyse, par exemple, un plan de développement personnel proposé au sein d’une Église. Une enquête ethnographique menée auprès de jeunes hommes à Harare décrit, dans un autre contexte, la place des signes visibles de réussite et des relations d’autorité. Ces recherches éclairent des situations précises. Elles ne permettent pas de généraliser à toutes les Églises africaines.
Le rapprochement est frappant parce qu’il répond à une vraie demande. Beaucoup de personnes ne cherchent pas seulement une technique pour mieux gérer leur temps. Elles veulent comprendre ce qui leur arrive. Elles demandent comment tenir, choisir, réussir sans trahir les leurs, ou retrouver une direction après un échec.
Il serait facile de mépriser cette quête de sens. Ce serait aussi une erreur. Elle mérite une écoute sérieuse. Elle ne donne pas pour autant à un coach le droit de se faire interprète définitif de la vie d’un client.
Une question utile pourrait être : « Que signifie cette réussite pour vous ? » Une affirmation beaucoup plus risquée serait : « Je sais pourquoi vous échouez. » Entre les deux, la différence paraît petite. Elle change pourtant la nature de la relation.
Pourquoi la promesse séduit
Imaginons un jeune cadre qui gagne bien sa vie. Sa famille attend de lui qu’il finance des études, aide un parent malade et réponde aux urgences. Son entreprise lui demande de se rendre disponible le soir et le week-end. Il se sent coupable quand il dit non au travail. Il se sent coupable quand il dit non à la maison.
Un discours simple lui offre un soulagement immédiat : « Éloigne-toi de ceux qui te tirent vers le bas. » La phrase donne un coupable et une direction. Elle peut aussi détruire une relation que le jeune cadre voulait préserver.
Un accompagnement plus exigeant prendrait du temps. Il chercherait à comprendre les engagements pris, les ressources disponibles et la marge de négociation. Il aiderait la personne à poser des limites compatibles avec ses valeurs. Il laisserait ouverte la possibilité qu’aucune solution ne soit confortable.
Voilà pourquoi les certitudes se vendent si bien. Elles épargnent le travail de discernement au moment même où celui-ci devient le plus nécessaire.
Le coach doit aussi résister à une autre facilité : ramener chaque difficulté à l’état d’esprit du client. Une personne peut avoir besoin de développer son assurance. Elle peut également faire face à un salaire insuffisant, à des règles injustes ou à une organisation défaillante. Lui demander seulement de « changer de posture » revient parfois à lui faire porter seule une situation qui dépasse son pouvoir d’action.
On ne transforme pas un problème collectif en problème individuel simplement parce qu’une séance de coaching réunit deux personnes.
Le pouvoir discret de celui qui « voit clair »
Dans une relation d’accompagnement, le coach pose souvent les questions. Il reformule. Il relève des contradictions. Le client, lui, confie des doutes qu’il n’exprime pas ailleurs. Cette asymétrie existe, même lorsque les deux personnes se parlent d’égal à égal.
Elle grandit si le coach est connu, admiré ou présenté comme celui qui a réussi. Elle grandit encore si le client traverse une période de perte, de conflit ou de solitude.
Le basculement ne commence pas toujours par un abus spectaculaire. Il peut commencer par une petite phrase : « Je sens que votre vrai problème est ailleurs. » Puis par une interprétation que le client n’ose pas contester. Puis par l’idée que toute résistance prouve justement que l’interprétation était juste.
Le raisonnement devient alors impossible à discuter. Si le client est d’accord, le coach a raison. S’il n’est pas d’accord, c’est qu’il « n’est pas prêt ». Aucune relation professionnelle saine ne devrait fonctionner ainsi.
Le code de déontologie de l’International Coaching Federation demande aux professionnels de gérer les écarts de pouvoir et de statut avec leurs clients. Il prévoit aussi un accord clair sur les rôles, la confidentialité et les conditions de la relation. Ce cadre ne supprime pas l’influence du coach. Il oblige à la reconnaître et à en répondre.
Un coach sérieux doit donc pouvoir entendre : « Je ne suis pas d’accord avec vous. » Mieux encore, il doit être capable de se demander si son intervention a pris trop de place.
Quand la promesse devient dangereuse
Certains signaux devraient nous arrêter.
Le premier est la promesse totale. Un coach promet de réparer un mariage, d’effacer des traumatismes, d’assurer une promotion ou d’attirer la prospérité. Aucune méthode d’accompagnement ne peut garantir de tels résultats. Le coach peut contribuer à une réflexion ou au développement d’une compétence. Il ne contrôle ni les autres personnes, ni l’économie, ni la santé, ni l’avenir.
Le deuxième est la culpabilisation de l’échec. Si le client ne progresse pas, on lui dit qu’il manque de foi en lui-même, qu’il « vibre mal » ou qu’il refuse inconsciemment sa réussite. Le coach protège ainsi sa méthode de toute remise en question. Le client, lui, paie parfois pour entendre qu’il est responsable de ne pas avoir obtenu ce qu’on lui avait promis.
Le troisième est la dépendance organisée. Chaque nouvelle décision appelle une séance. Chaque doute devient un signe qu’il faut prolonger l’accompagnement. La relation n’aide plus la personne à choisir. Elle la persuade qu’elle ne peut plus choisir seule.
Le quatrième est la confusion des métiers. Un coach peut accompagner quelqu’un qui parle de sa foi, de son couple ou d’une souffrance psychique. Cela ne fait pas de lui un pasteur, un thérapeute ou un médecin. Il doit savoir reconnaître ce qui dépasse ses compétences.
En Côte d’Ivoire, l’Organisation mondiale de la santé a décrit en 2023 la faiblesse de l’accès aux soins de santé mentale et le recours de nombreuses familles à des lieux de prière pour chercher de l’aide. Elle a aussi présenté un projet qui associe des professionnels de santé mentale à ces lieux. Cet exemple invite à prendre au sérieux les besoins des personnes et à construire des relais entre métiers. Il montre surtout ce que coûte une frontière mal comprise lorsque quelqu’un a besoin de soins.
Lorsqu’une souffrance appelle une prise en charge clinique, la réponse professionnelle du coach consiste à orienter la personne vers un praticien compétent. Le code de l’ICF lui demande d’exercer dans les limites de ses compétences, d’indiquer clairement quand il change de rôle et d’envisager, selon la situation, une autre ressource ou un autre professionnel.
Respecter la foi sans emprunter son autorité
Faut-il demander aux coachs africains de laisser la spiritualité à la porte ? Ce serait peu réaliste. Pour certaines personnes, la foi éclaire le travail, la famille, l’épreuve et l’engagement. Faire comme si cette dimension n’existait pas reviendrait à n’écouter qu’une partie de leur expérience.
Mais accueillir la foi du client ne signifie pas parler en son nom.
Si une cliente dit : « Ma foi m’aide à traverser cette période », le coach peut lui demander comment elle souhaite s’appuyer sur cette ressource. Si elle dit : « Je crois que Dieu m’appelle à quitter mon poste », il peut l’aider à examiner ce que cette conviction implique pour elle, sa famille et ses choix. Il n’a pas à confirmer ou à démentir cet appel au titre de sa fonction de coach.
Un professionnel peut avoir ses propres convictions religieuses. Il peut même exercer plusieurs activités, avec les compétences nécessaires. Dans ce cas, les rôles doivent être explicites. Le client doit savoir à quel type d’accompagnement il consent à chaque moment. Il doit pouvoir refuser un registre spirituel sans craindre de décevoir son coach.
Cette clarté protège également les pasteurs. Leur mission ne gagne rien à être réduite à une méthode de motivation ou à une promesse de performance. Comparer les deux rôles doit nous aider à voir leurs frontières, pas à effacer leur valeur propre.
Le coaching professionnel doit accepter une limite
Il y a une tentation dans les métiers d’accompagnement : vouloir être celui qui a changé une vie. La reconnaissance est forte. Le témoignage est émouvant. Le client attribue parfois au coach une compréhension qu’il cherchait depuis des années.
C’est précisément là que l’humilité devient une compétence professionnelle.
Le coach peut avoir posé une question décisive. Il peut avoir créé un espace où la personne a osé regarder sa situation autrement. Mais le travail ne lui appartient pas entièrement. Le client y apporte son histoire, ses efforts, ses relations et les ressources qu’il a construites avant la première séance.
Cette conviction devrait guider la formation des coachs. Apprendre à questionner et à écouter compte. Il faut aussi apprendre à repérer son besoin d’être admiré, son envie de convaincre et sa difficulté à laisser un client faire un choix que l’on n’aurait pas fait soi-même. La supervision et la pratique réflexive offrent des espaces pour examiner ces tensions.
C’est un enjeu pour les écoles de coaching en Afrique. Former davantage de professionnels ne suffira pas à crédibiliser le métier. Il faut former des personnes capables de dire : « Je ne sais pas », « Cette décision vous appartient » et « Cette situation demande une autre compétence que la mienne ».
Une certification peut attester un parcours et des exigences. Elle ne dispense jamais le coach de cette vigilance au quotidien.
La vraie question à poser au client et au coach
Nous pourrions mesurer la qualité d’un accompagnement à une question simple : qu’arrive-t-il à la liberté du client au fil des séances ?
Peut-il contredire son coach ? Peut-il parler de ce qui ne fonctionne pas dans l’accompagnement ? Comprend-il les limites de la prestation ? Décide-t-il plus clairement avec les personnes concernées par sa vie ? Peut-il, le moment venu, se passer du coach ?
Ces questions valent davantage qu’une promesse de transformation. Elles obligent aussi le client à rester attentif. Une parole qui rassure n’est pas forcément une parole juste. Une personne qui semble comprendre toutes nos épreuves n’est pas nécessairement la mieux placée pour guider nos décisions.
Alors, le coach devient-il le nouveau pasteur en Afrique ? Parfois, il emprunte sa place. Cela arrive lorsqu’il promet un sens à toute souffrance, parle avec une autorité que personne ne peut discuter et transforme la confiance reçue en dépendance.
Mais ce destin n’a rien d’inévitable. Le coach peut choisir une ambition plus sobre et plus exigeante : aider une personne à penser sans penser à sa place. Écouter ses convictions sans se les approprier. Reconnaître les réalités sociales qui pèsent sur ses choix. Et savoir s’arrêter lorsque son aide cesse d’être une aide.
Le signe le plus fort de son travail ne sera peut-être pas un client qui dit : « Mon coach a changé ma vie. » Ce sera un client capable de dire : « J’ai compris ce qui comptait pour moi. J’ai examiné mes options. Et j’ai choisi. »
Deux questions de terrain
Un coach peut-il accompagner une personne qui parle de sa foi ?
Oui, si cette dimension compte pour elle. Il peut explorer ce qu’elle signifie dans sa décision, sans revendiquer une autorité spirituelle ni annoncer ce que serait sa destinée.
Quand l’accompagnement devient-il une prise de pouvoir ?
Quand le coach présente son interprétation de la vie du client comme une vérité et rend sa guidance indispensable. La possibilité de discuter ou de refuser cette lecture est essentielle.
Pour poursuivre la réflexion
- En Afrique, la volonté de Dieu peut-elle être un sujet de coaching ? : la place de la volonté de Dieu dans une séance.
- En Afrique, le coach est-il un métier, une posture ou un statut ? : la frontière entre métier, posture et statut.
